Un peu plus de deux cent ans après la révolte anti-esclavagiste et la proclamation de la première république noire, le premier tour des élections présidentielles et législatives haïtiennes avait lieu le 7 février 2006. Ces élections sont au cœur de la stratégie internationale pour la stabilisation d’Haïti. Après trois reports consécutifs et malgré le manque de préparation, le représentant de l’ONU en Haïti, Juan Gabriel Valdés, a d’ailleurs insisté auprès de la Commission électorale provisoire (CÉP) pour que le 7 février soit maintenue comme date des élections. Des élections municipales et locales se tiendront également le 30 avril 2006.
Rappelons que la dernière élection présidentielle avait porté Jean Bertrand Aristide au pouvoir le 26 novembre 2000, qu'il a démissionné sous la pression populaire et internationale le 29 février 2004 et que le Parlement haïtien ne fonctionne plus depuis janvier 2004.
Ces élections se tiennent sous haute surveillance internationale, la Mission de stabilisation de l’ONU (MINUSTAH) ayant toujours depuis 2004 près de 10.000 soldats en Haïti. Elles se tiennent aussi par contre dans un climat de violence sans précédent : la capitale Port-au-Prince connaît un nombre croissant d’enlèvements, de viols, de meurtres commis par des bandes armées qui semblent agir impunément. En janvier 2006, Port-au-Prince aura connu deux à trois enlèvements par jour…
L’insécurité a donc atteint des sommets inégalés et ce, pour toutes les classes sociales. Certains cyniques disent même qu’un indice de la démocratisation d’Haïti serait… la démocratisation des enlèvements, qui touchent tous les milieux, des plus modestes aux plus aisés. Ces enlèvements sont dramatiques pour toutes les familles, en particulier pour les familles moins bien nanties qui doivent souvent engouffrer toutes leurs économies et souvent s’endetter pour payer la rançon d’un proche.
Mais pourquoi tant d’impunité? Les bandes de malfaiteurs se multiplient, se spécialisent, se divisent les tâches… vendent et recèlent des armes, de la drogue - Haïti reste une plaque tournante du commerce de la drogue - et des otages. La MINUSTAH n’intervient pas avec force contre ces bandes armées… dont on connaît par ailleurs la localisation, souvent dans le quartier de Cité Soleil qui échappe au contrôle policier et soldatesque. La MINUSTAH a d’ailleurs été très critiquée pour cette incapacité à rétablir la sécurité en Haïti. Cependant, elle ne dispose que de 10.000 hommes pour une population de 8 millions d’habitants, alors qu’on avait déployé 23.000 soldats au Kosovo pour un pays de 2 millions d’habitants. Cette mission aura dépensé près de 500 millions de dollars en un an, dans un pays où la police n’a pas les moyens d’accomplir sa mission et où les hôpitaux n’ont pas de médicaments. Enfin, rappelons que 26 millions de ce budget ont été affectés au désarmement, mais que cette somme n’a permis de récupérer que 250 armes en huit mois, sur les dizaines de milliers qui circulent illégalement.
Le succès des élections présidentielles et législatives est donc très important pour la mission onusienne; elle permettrait de redorer son blason. "Si ces élections se terminaient en fiasco, Haïti se convertirait en protectorat; le Conseil de sécurité n’aurait d’autre choix que de confier la direction du pays à un commandement étranger, ce qui pourrait provoquer une résistance armée", a même menacé le chef de la MINUSTAH la veille des élections.
Bref le 7 février, plus de 3,2 millions d’électrices et électeurs haïtiens élaient un président et un Parlement dans ce pays "toujours au bord du chaos social", selon la Fédération des ligues des droits de l’homme. Quatre millions et demi de personnes étaient en âge de voter. 1,3 millions d’entre eux n’ont pas pu être inscrits, par manque d’information ou de ressources. Les responsables du scrutin avaient prévu plus de 800 centres de votes comprenant quelque 9.000 bureaux de vote. 32 candidats étaient en lice pour un mandat présidentiel de cinq ans, parmi lesquels une seule femme.
C’est dans ce contexte qu’Enfofanm, un groupe de documentation et de défense des droits des femmes haïtien, initiait une conférence sur la citoyenneté des femmes. Elle avait pour but de rappeler que, s’il est vrai que la lutte pour la citoyenneté est quotidienne en Haïti, le contexte de contraintes économiques et sécuritaires extrêmes actuels appelle un examen constant et approfondi de la situation des femmes et de leur capacité à faire valoir leurs droits.
Ce colloque régional caraïbéen a été appuyé et financé par le ministère de la Condition féminine et des droits des femmes d’Haïti, UNIFEM, INSTRAW, l’Ambassade du Canada en Haïti ainsi que l’Agence intergouvernementale de la Francophonie. Étaient également partenaires, la Coordination nationale de plaidoyer pour les droits des femmes (CONAP) et la Fondation Konèsans ak libète (FOKAL).
Ce colloque a été tenu le jour de l’anniversaire de la Déclaration universelle des droits de la personne dont la rédaction a été dirigée, rappelons-nous, par une femme, Eleanor Roosevelt. Y ont participé des représentantes de groupes de femmes, de groupes de base et de groupes syndicaux de la province et de la capitale, des paysannes, des citadines, des universitaires, des infirmières, des enseignantes, des militantes, certains partis politiques, des personnalités et des femmes ordinaires. Certaines aspirantes candidates à l’élection législative et présidentielle du 7 février y étaient également présentes. Elles étaient originaires de la capitale, du Nord, du Sud, de l’Est, enfin de l’ensemble du territoire d’Haïti et se sont déplacées malgré l’insécurité des routes. Y étaient également une représentante de la Ligue féminine d’action sociale qui a obtenu à une autre époque le droit de vote pour les femmes haïtiennes. Les conférencières et panélistes étaient en provenance des Caraïbes : Porto Rico, Martinique, Barbade, Saint-Domingue...
Les problèmes logistiques ont été importants : transport (il faut souvent passer par Miami ou New York pour se rendre d’une île à l’autre), problèmes de sécurité (soldats armés pour protéger les conférencières, chauffeurs, détours pour permettre d’éviter les zones de la ville sous le contrôle des bandes armées), problèmes de communication (traduction entre le créole, le français, l’anglais et l’espagnol). Un effort colossal.
Le contexte de l’exercice de la citoyenneté des femmes en Haïti est particulier car lié à une transition difficile qui perdure. L’objectif d’une affirmation pleine et entière de la citoyenneté des femmes en sol haïtien a amené les participantes à réfléchir sur l’articulation entre gouvernés et gouvernants et sur les actions communes qui seraient porteuses de changement. Les panélistes, conférencières et participantes ont fait le point sur les changements législatifs obtenus à date et sur ceux qui sont encore nécessaires pour consolider la pleine et entière citoyenneté des femmes, sur la concertation et la multiplication des groupes et sur les espaces d’exercice de la citoyenneté des femmes. Ceci a suscité une réflexion sur la redéfinition du rapport entre l’État haïtien et ses citoyennes, sur la négation de la citoyenneté que sont la pauvreté, l’analphabétisme, la violence, le manque de services, les contraintes à la participation politique et citoyenne, la difficulté pour les femmes de s’affirmer comme actrices sociales et politiques.
Car la citoyenneté est liée à des rôles et relations sociales qui sont sexués et qui déterminent la possibilité de son exercice. Si les relations entre hommes et femmes diffèrent selon les sociétés, l’accès au pouvoir et aux ressources sont presque toujours différentes pour les hommes et pour les femmes. Tant les citoyens que les citoyennes sont des objets de droit, mais l’exercice des droits et des libertés garantis par l'État de droit, dans lequel la justice a un rôle central, est difficile en Haïti, en particulier pour les femmes. De plus, la citoyenneté politique (le droit de vote et de se présenter aux élections est fragile) tout comme l’exercice de la citoyenneté sociale et économique (protection sociale, éducation, santé, etc). La prochaine conquête citoyenne serait donc de faire passer la citoyenne d’objet à sujet de droit.
Les participant-es ont adopté une déclaration commune.
Sources :
Le bilan de la mission de l’ONU suspendu aux élections haïtiennes, Jean-Michel Caroit, Le Monde, 08.02.2006
Denyse Côté, conférencière invitée au Colloque régional sur la citoyenneté des femmes
Haïti Star, 08.02.2006
Polling Stations Open Hours Late, Frustrating Voters, Andrew Selsky (AP), Washington Times, 08.02.2006
Pages reliées :
Quelle citoyenneté pour les femmes?, ORÉGAND, 10.02.2006
Chapeau les Haïtiens!, Françoise Escarpit, 09.02.2006
Élections : participation record selon le directeur général du CEP, 08.02.2006
Impunité et corruption en Haïti : une affaire d’État, Nancy Roc, 25.04.2005


