Les citoyens handicapés du Canada ont nettement progressé sur la route vers l’égalité. Les signes abondent autour de nous.
Nous avons des rampes, des bateaux de trottoirs, du sous-titrage, des téléphones à amplificateurs, des boutons d’ascenseurs en braille. Les personnes handicapées bâtissent leur vie, font des plans, construisent des maisons et élèvent des enfants. Nous participons à des conférences et des colloques et organisons les nôtres. Dans nos rangs, nous comptons des universitaires, des avocats, des entrepreneurs, des auteurs, des acteurs, des pop stars, des députés fédéraux, des maires de grandes métropoles et des reines de beauté – tous et toutes contribuables. Les personnes handicapées offrent des témoignages d’experts, des conseils politiques, organisent des photos ops ou lancent de petites phrases médiatiques; nous effectuons du lobbying et n’hésitons pas à nous lancer dans la mêlée avec les plus grands. Nous conseillons, critiquons, intervenons, créons des liens et des partenariats à un rythme de plus en plus accentué. Les personnes handicapées guident la Cour suprême du Canada dans sa compréhension de l’égalité, aident les médias à mieux comprendre l’incapacité, le marché du travail à saisir l’accommodement et les philosophes, à appréhender le concept de dignité. Par le biais de diverses stratégies, depuis la revendication tranquille jusqu’à la désobéissance civile, nous nous sommes assurés une place aux tables décisionnelles. Et, de temps en temps, si nous avons beaucoup, beaucoup de chance, nous obtenons un transport de notre Handi-Transit local.
Ce sont les jalons que nous avons posés sur la route de notre émancipation. Avons-nous terminé? Certainement pas, mais par d’importants et fermes moyens, nous avons prouvé à nos pairs et à nos concitoyens que nous étions partis pour un long voyage. Nous avons été invités à faire partie du Canada. Cette invitation est arrivée, il y a vingt-cinq ans, dans l’enveloppe du rapport intitulé Obstacles du Comité parlementaire spécial sur les invalides et les handicapés.
Les jalons
Pour ceux qui douteraient encore de la percée décisive de ce rapport, pensez qu’il y a vingt-cinq ans, ce pays n’avait établi aucun consensus sur les droits des Canadiens handicapés. Pour le citoyen moyen, l’accessibilité des environnements urbains, des édifices et des services pour les personnes handicapées ou encore l’abolition de la ségrégation dans les «écoles publiques», n’était qu’une chimère onéreuse. De nombreux ouvriers handicapés, exclus des protections des normes d’emploi légiférées, travaillaient dans des ateliers protégés en gagnant moins que le salaire minimum. Et somme toute, cette réalité ne semblait par perturber le Canadien moyen – notre concitoyen.
Un quart de siècle plus tard, un sondage effectué en 2004 par Environics - Attitudes des Canadiens à l’égard de la condition des personnes handicapées - révélait que huit Canadiens sur dix estiment que les personnes handicapées devraient percevoir des fonds publics pour vivre dans la communauté au lieu de vivre dans des institutions. Dans un pourcentage aussi large, les Canadiens croient que les gouvernements sont responsables d’aider les personnes handicapées, en offrant des soins de santé de qualité, des transports accessibles, des techniques d’adaptation et une éducation appropriée. Les citoyens canadiens veulent, semble-t-il, qu’une part équitable des richesses de notre pays soit attribuée aux particuliers et aux familles ayant besoin de soutiens, humains, techniques, médicaux ou sociaux.
Comment expliquer ce vaste changement dans le soutien manifesté par la population vis-à-vis des enjeux sous-tendant notre quête pour l’égalité?
En repensant à l’histoire que nous célébrons aujourd’hui, aux personnes et aux forces qui l’animent, je vois briller deux fils conducteurs : la solidarité et l’engagement.
Tout d’abord, la solidarité – cette volonté délibérée de se rassembler, au-delà des différences, parce que les valeurs que nous partageons excèdent de loin nos divergences. Et aujourd’hui, ce forum illustre parfaitement ce type de solidarité. Dans notre progression vers une vigoureuse citoyenneté, nous devons solidairement veiller à n’oublier personne.
Au cours des vingt-cinq dernières années, notre solidarité a pris différentes tournures mais aucune n’a surpassé les campagnes que nous avons menées pour mettre fin aux pratiques d’entreposage institutionnel, aux interventions médicales non consenties et à toutes les formes d’abandon social et de négligence.
À partir des bases établies dans le rapport Obstacles, et en partenariat avec des fonctionnaires fédéraux et provinciaux, nous avons par exemple supervisé le processus de fermeture des institutions qui a débuté dans les années 1990 en Colombie-Britannique et qui se poursuit de nos jours à travers le pays. Ensemble, nous avons lutté pour honorer la dignité des personnes décédées dans un isolement institutionnel, en retraçant leur nom, leur histoire et leur dernier lieu de repos.
Dans notre volonté de n’oublier personne, nous proclamons notre connaissance des vies touchées par des limitations fonctionnelles, à savoir que la qualité de ces vies dépend beaucoup moins des irrégularités physiques et intellectuelles que des fluctuations de ressources matérielles, des relations de soutien et de la reconnaissance de la dignité humaine.
Dans notre volonté de n’oublier personne, nous, au sein du mouvement de défense des droits des personnes handicapées, distinguons nos alliés et nos partisans, valorisons leurs travaux, leurs attentions et les relations de respect mutuel et d’engagement qui nous unissent.
Dans notre volonté de n’oublier personne, nous sommes réunis ici dans la capitale du pays, en vue du Parlement, afin de promouvoir la vision d’un Canada où nul ne vivrait dans des conditions d’intolérable pauvreté, d'isolement ou de violence. Notre vécu peut différer en ce qui a trait aux déficiences mais nous avons fait front commun pour prioriser l’inclusion, articulée dans la Déclaration pour un Canada plus accessible et plus inclusif que nous avons toutes et tous signée.
Et nous ne sommes pas seuls. Les Canadiens – nos concitoyens – veulent vivre dans des collectivités où leurs amis et voisins handicapés ont le droit de mener la vie qu’ils ont choisie, avec le soutien requis pour prendre, exprimer et manifester des décisions traduisant nos plus profondes valeurs.
Le deuxième fil conducteur, vecteur capital du déroulement du programme énoncé dans le rapport Obstacles est l’engagement. Et par engagement, j’entends, «relever le défi» - non pas le défi posé par nos limitations fonctionnelles personnelles (ce que nous faisons remarquablement d’ailleurs dans notre quotidien) – mais plutôt le défi d’articuler notre vision d’une société inclusive, de profiter de toutes les occasions pour attiser cette vision – dans les salles de conseils, les salles d’audience, les salles de réunions, les salles de classe, les salles de consultation génétique, les salles de séjour, les vestiaires – chaque fois que nous rencontrons des personnes qui n'ont pas une connaissance ou une compréhension directe de la déficience. Nous nous engageons quand nous relevons le défi d’articuler les termes et conditions d’une vigoureuse citoyenneté pour les personnes handicapées.
Notre mouvement a mûri au cours des vingt-cinq dernières années. Les Canadiens avec des déficiences sont prêts, déterminés et équipés pour s’engager pleinement dans les processus législatifs, judiciaires et électoraux de la société canadienne. Nous avons prouvé que nous étions capables de faire des choix difficiles, de fixer des priorités en tant que collectivités d’intérêt commun, de reproduire des processus démocratiques de gouvernance au sein de nos organisations et de cultiver le leadership de demain.
Nous nous sommes instruits nous-mêmes sur les affaires de la société civile et nous avons apporté d’uniques et importantes contributions aux débats d’orientation de politiques. Devant la Cour suprême du Canada par exemple et grâce au Programme de contestation judiciaire, nous avons contesté le droit à une pension, la politique d’immigration, la prestation de services hospitaliers et les processus de détermination de la peine qui se répercutent négativement sur les Canadiens avec des déficiences.
Au cours des dernières décennies, les personnes handicapées ont sans cesse formulé le besoin de dispositions politiques et sociales qui, en prémisse, adoptent le fait que nos corps sont habités par des êtres humains et que notre vie se déroule tout à fait normalement, avec des phase de relative dépendance et d’autonomie, de facilité et de désagréments, de pertes et de célébrations, de capacité et de limitations. Cette éthique, profondément enracinée dans notre vécu de la déficience, étaye et enrichit à la fois notre engagement démocratique envers une justice pour tous.
Relever le défi, comme l’ont articulé les auteurs du rapport Obstacles, est un projet à multiples facettes. Le dialogue né en 1981 a ensemencé deux décennies et demie d’engagement, non seulement auprès des partenaires gouvernementaux mais encore auprès de groupes d’intérêts du secteur privé, des médias, des établissements de culture, de santé, de technologie, d’éducation et auprès de la population en général.
Le rapport Obstacles a clairement précisé qu’en tant que personnes handicapées, nos intérêts n’étaient ni spéciaux ni extraordinaires et que le focus et le cadre de leur réalisation n’étaient ni partisans ni «singuliers».
Lorsque notre gouvernement fédéral a commencé à écouter la voix des personnes handicapées, à chercher à comprendre l’environnement politique dans lequel s’est façonné notre expérience de la déficience et d’en assumer la responsabilité, alors les besoins et les préoccupations des citoyens handicapés sont devenus – et sont encore les besoins et les préoccupations de tous les Canadiens.
Le rapport Obstacles a non seulement jalonné de l’histoire du mouvement des personnes handicapées mais il a également représenté un tournant décisif de l’histoire du Canada.
> Importants jalons : 1981 à 2006
> Le défi de la différence, Archives de Radio-Canada.ca
Source : Allocution de Catherine Frazee au Forum StopExclusion, 02.11.2006
Pages reliées :
Et la place des femmes handicapées!, Action des femmes handicapées (Montréal), 12.2006
Bonnie Sherr Klein, CitizenShift
Slow Dance: A Story of Stroke, Love and Disability, Bonnie Sherr Klein
Adoption d'une convention internationale pour la protection et la promotion des droits des personnes handicapées, 28.08.2006



