Le 11 octobre 2007, Christine Delphy offrait une conférence intitulée Le mythe de l'égalité-déjà-là : un poison!, qui servait d’amorce à un séminaire de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR). "Ce séminaire de mi-parcours pour l’équipe du projet de recherche Discours et interventions féministes : un inventaire des lieux nous paraissait une excellente occasion d’inviter Christine Delphy, une théoricienne qui nous a accompagnées depuis les débuts", explique Francine Descarries, professeure au Département de sociologie, directrice scientifique de l’ARIR et directrice de la thèse de doctorat soutenue à l’UQAM par Christine Delphy.
La sociologue française, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique depuis 1966 et détentrice de deux doctorats honorifiques, a en effet complété son doctorat à l’UQAM en 1998, des années après avoir publié ses premières analyses sur l’exploitation du travail domestique des femmes et la question du pouvoir dans la division sexuée de la société. "Pour son doctorat, on lui avait demandé de revisiter certains de ses textes les plus importants permettant de retracer son cheminement intellectuel", explique Francine Descarries.
Pionnière du mouvement de libération des femmes en France et cofondatrice, notamment avec Simone de Beauvoir, de la revue Questions féministes, devenue en 1980 Nouvelles questions féministes (dont elle assume toujours la direction), Christine Delphy explique que les théories féministes ont longtemps été considérées comme non scientifiques par le milieu universitaire français. "Le Québec, qui est une société jeune, est beaucoup plus ouvert, dit-elle. Cela a changé un peu, mais la France demeure l’un des pays les plus hostiles aux idées féministes."
Dans une conférence intitulée "L’Afghanistan, une guerre "juste" pour les femmes?" qu'elle présentait le 3 octobre, elle s’en prend à l’alibi de la libération des femmes invoqué pour faire la guerre. "L’idée de la libération des femmes afghanes est la quatrième raison que George Bush et Tony Blair ont utilisée pour justifier la guerre, dit-elle. Il faut croire que les trois premières n’étaient pas suffisamment convaincantes." Ce que ces "libérateurs" de l’Afghanistan n’ont pas dit, souligne-t-elle, c’est qu’ils se sont appuyés dans leur entreprise "sur des chefs de guerre locaux tout aussi misogynes et oppressifs pour les femmes que les Talibans". Et ne lui sortez pas l’argument des petites filles qui peuvent désormais aller à l’école : "Pour commencer, cela n’est vrai qu’à Kaboul. En dehors de Kaboul, qu’est-ce que cela veut dire de pouvoir aller à l’école, quand on ne peut pas sortir de sa maison pour aller acheter du pain sans risquer d’être kidnappée, violée ou tuée? La situation est peut-être pire en ce moment pour les femmes, à cause de l’insécurité."
Selon Christine Delphy, les féministes ont le devoir de dialoguer avec les femmes des autres régions du globe pour connaître leurs véritables attentes plutôt que de leur imposer leur vision "experte" de ce qu’est une femme libérée. "Elles doivent aussi se méfier des campagnes de solidarité internationale dans lesquelles elles se font enrôler et qui peuvent servir à justifier des guerres", insiste la sociologue.
Cette conférence sur l’Afghanistan tout comme celle sur le mythe de "l’égalité-déjà-là" sont inspirées de deux articles parus dans Le Monde diplomatique en mars 2002 - Une guerre pour les femmes? - et en mai 2004. Dans ce dernier article, intitulé Retrouver l’élan du féminisme, elle soutient que "l’arme la plus efficace" pour détourner les femmes du féminisme est "le matraquage de l’idée que tout est gagné". Le poison, dit-elle, c’est de faire croire que l’égalité, c’est ça. "C’est extrêmement démobilisant. Mais est-ce qu’on peut parler d’égalité quand les femmes gagnent toujours 25% de moins que les hommes?" demande-t-elle.
Source : Christine Delphy à l’UQAM, Marie-Claude Bourdon, Journal UQAM, vol. XXXIV, no 4, p. 7-8, 15.10.2007
> Le mythe de l’égalité-déjà-là : un poison! Extraits choisis par Lyne Kurtzman, Bulletin d’information de l’IREF p. 11-14, automne 2007
> Une vidéo de la conférence de Mme Delphy sur le mythe de "l’égalité-déjà-là" est archivée ici; nous n'arrivons pas à la visualiser, mais vous aurez peut-être plus de chance que nous.
> Quelques textes de Christine Delphy
Pages reliées :
Conférence de Christine Delphy : Le mythe de l’égalité-déjà-là, une question qui nous concerne!, Pascale Rioux-Oliver, 16.10.2007
Un féminisme devenu trop sage, Lisa-Marie Gervais, 01.10.2007
Les comparaisons réductrices de Christine Delphy, Micheline Carrier, 11.10.2007
Les guerres aggravent le sort des femmes, Christine Delphy, 29.03.2007
Les dangereuses thèses de Christine Delphy, Françoise Causse, 19.10.2007


