par Ghislain Picard, chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador
Chers Québécois, entendre parler des «revendications autochtones» peut certainement vous inspirer un sentiment d'exaspération. Nous comprenons. Nous, les Premières Nations, sommes surtout fatiguées d'en parler, sans que cela ne donne de résultat. Ce que nous partageons, et qui est le plus frustrant dans cette situation, c'est que ni vous ni moi n'avons les moyens de changer les choses, tant et aussi longtemps que les gouvernements se contenteront de pelleter en avant des problèmes qui persistent depuis plus de quatre siècles. Combien de Québécois ont conscience que leurs gouvernements successifs ont totalement ignoré la protection de nos droits territoriaux, pourtant inscrits dans la Proclamation royale de 1763, ainsi que dans la Constitution canadienne?
Ailleurs au Canada, les Premières Nations ont signé des ententes appelées traités. Cela n'a pas été le cas ici au Québec. Mises à part les nations crie, inuite et naskapie, aucune autre Première Nation n'a signé d'entente avec les gouvernements. En cela, la majorité des Premières Nations n'a jamais cédé ou renoncé à ses droits sur un vaste territoire du Québec.
Hypothéquer l'avenir
Reporter à plus tard les décisions difficiles à prendre, c'est hypothéquer encore davantage l'avenir de nos cultures, de nos enfants et des générations qui les suivront. Dans le cas des questions environnementales, la sensibilisation et la mobilisation populaires ont eu pour effet de transformer positivement l'attitude des politiciens. À l'heure actuelle, la préservation de l'environnement est la plus haute priorité des Québécois.
Pour plusieurs, nos Premières Nations vivent dans des conditions inacceptables, dans des communautés qui ont été trop longtemps privées d'accès aux ressources nécessaires à leur développement économique, alors que la Proclamation royale devait protéger leurs droits d'accès à ces mêmes ressources. Ne serait-il pas grand temps de redéfinir un partage plus équitable des ressources?
Alors que le 29 mai était Journée nationale d'action, nous avons marché dans les rues d'Ottawa pour sensibiliser la population canadienne et québécoise sur l'urgence d'agir. Ce n'est pas la première fois que nous tentons de rendre publiques certaines de nos préoccupations. Je constate qu'il est souvent très difficile de faire entendre notre message, même si celui-ci est positif. Aujourd'hui, nous tentons de créer et de renforcer des liens avec nos voisins québécois.
Les territoires
Par ailleurs, je comprends la réaction de certaines personnes qui ne saisissent pas pourquoi les Premières Nations semblent toujours être en revendication de droits. Les questions qui nous concernent ne sont pas simples, et leurs explications ne le sont guère non plus. Ce qui porte une atteinte supplémentaire à cette situation déjà complexe est certainement la tendance des médias québécois à rapporter les éléments négatifs, et à traiter la nouvelle superficiellement.
Soyons clairs : les Premières Nations souhaitent établir de véritables alliances avec les Québécois, dans la continuité de celles conclues il y a 400 ans entre nos ancêtres et les colons français. Pour ce faire, il faut nécessairement que l'on mette fin au régime colonial qui continue d'exister. Il faut que les gouvernements cessent de remettre à plus tard les questions complexes, principalement celles liées à nos droits ancestraux ainsi qu'à notre droit à l'autonomie gouvernementale.
L'élément le plus litigieux et le plus important à résoudre est sans contredit la problématique territoriale. Plusieurs craignent que les Premières Nations revendiquent tout le territoire québécois. La réalité est que, effectivement, les Premières Nations ont des droits sur d'immenses territoires, tels que reconnus par la loi, mais qu'il est temps de négocier tout simplement un meilleur partage qui permettra à nos deux réalités de coexister en ces lieux.
Changements exigés
Ainsi, depuis maintenant 400 ans, Québécois et Premières Nations partagent ce territoire sans qu'aucun traité n'ait été convenu, et en l'absence d'une réelle cohabitation respectueuse des droits de chacun. Ces conditions ne favorisent pas l'établissement de relations harmonieuses entre les Premières Nations et le Québec. Il est donc urgent que les gouvernements et les Premières Nations abordent cette question de fond. Si nous ne le faisons pas maintenant, nous risquons de voir nos relations sans cesse se détériorer.
Jusqu'à maintenant, devant le peu de progrès réalisés au cours des dernières années, les leaders des Premières Nations vivent une énorme frustration et demandent des changements profonds à court terme. Ce ressentiment s'exprime, notamment, par les actions qui se sont déroulées le 29 mai. Il est capital de rappeler que cette frustration n'est pas dirigée vers la population québécoise.
La prochaine crise
Face à cet immobilisme des gouvernements, la question que l'on doit se poser est celle-ci : les gouvernements attendent-ils une autre crise majeure avant d'agir?
On m'accusera peut-être de faire de la politique pendant que les conditions socioéconomiques de nos peuples ne s'améliorent que très lentement. Cette accusation est malvenue, puisqu'il y a un lien direct entre l'autogouvernance et l'avenir socioéconomique de nos peuples. Tout comme il y a un lien étroit entre nos conditions de vie et l'accès aux terres et aux ressources.
Les Premières Nations demandent aujourd'hui la reconnaissance de leur statut et la possibilité d'accéder aux ressources nécessaires pour relever les défis qui les interpellent. Pour réaliser cet objectif d'importance, les Premières Nations font appel à l'ensemble de la population québécoise.
Pages reliées :
Le colonialisme est toujours bien vivant au Canada, APNQL, 29.05.2008
Droits de la personne - Le Canada montré du doigt par Amnistie, Radio-Canada, 28.05.2008
Les droits territoriaux des autochtones, 1763 - 2002, Archives de Radio-Canada


