Fanm nan peyi d'ayiti se Gadyen Istwa
par María Suárez Toro du Centre de communication du Camp de solidarité féministe le 1er février 2010
Les 26 et 27 janvier 2010, lors d’une réunion où plus de trois douzaines de féministes latino-américaines et caribéennes étaient réunies en République dominicaine, Lise Marie Jean, une féministe de SOFA en Haïti, nous a alertées sur la grande quantité d’archives enterrées sous les décombres de Port-au-Prince. Elle nous a rappelé que les femmes haïtiennes sont terriblement affligées par la perte d’un nombre incalculable de vies humaines, mais qu'enterré sous les décombres, notamment du bureau d'EnfoFanm, « il y a toute la mémoire historique du mouvement féministe du pays. EnfoFanm a été la première organisation féministe d’Haïti ». De plus, elle nous a parlé des dommages causés au bâtiment de Kay Fanm, une autre organisation féministe, de la Bibliothèque nationale enterrée dans le centre de la ville, et de multiples centres de documentation pour la culture, les droits humains et autres qui ont subi le même sort.
Cette vidéo de FIRE inclut des images des locaux des groupes de femmes et du ministère à la Condition féminine dont il est question dans l'article. On entend aussi Lise Marie Jean de SOFA et Étienne Côté-Paluck.
Nous sommes allées à Port-au-Prince pour honorer les milliers de personnes qui y ont péri, y compris les leaders féministes, afin de montrer notre solidarité avec les personnes qui ont survécu, d’apporter de l'aide humanitaire et d'alléger d'autres besoins, et pour voir aussi ce que nous pourrions faire de plus. Tandis que nous réalisions des reportages d’un point de vue féministe, nous savions que nous devions dire adieu à une partie de la mémoire historique d’Haïti.
Les féministes de la région avaient déjà convenu lors d’une réunion que tous les réseaux de communication fouilleraient leurs propres archives des 30 dernières années pour retrouver des entrevues, des publications et d'autres documents. Le Réseau de journalistes latino-américains et des Caraïbes, la radio féministe internationale FIRE et l'Association caraïbéenne pour la recherche et l’action féministe (CAFRA) ont donc lancé un appel à d'autres organisations pour qu’elles fassent de même.
Lors de notre entrée dans la ville de Port-au-Prince, nous avons demandé à Lise Marie de nous conduire sur les ruines d'EnfoFanm, une maison de deux étages dans une banlieue près de la ville. À notre arrivée, nous avons constaté l’état du désastre. Nos regards s’arrêtaient sur la vieille enseigne portant le nom de l'organisation qui oscillait dans la brise des Caraïbes et frappait les décombres.
Là, nous avons rencontré la première gardienne de l'histoire : Madame Lisie, accourue de la maison d’à côté pour nous dire que nous ne pouvions pas entrer. Mais Madame Lisie connaît Lise Marie. Flavia Cherry de FIRE, portant caméra à l’épaule, est à ses cotés. Quand j'arrive, j’ai de la difficulté à faire mes adieux. « Elles [archives] sont là, intactes, regarde-les! » Ma première réaction est que nous devons demander à l'UNESCO et à l'UNIFEM de venir les sauver. Le bâtiment, bien qu'il soit détruit, a toujours sa charpente, mais il est extrêmement bancal. À l'intérieur, quelques objets et des dossiers sont visibles.
Nous retournons le lendemain avec Silvie du Centre œcuménique pour les droits humains. La gardienne sort comme un fauve, mais nous nous expliquons et elle parle avec nous. Nous la remercions de sa vigilance et continuons notre chemin vers la rencontre du présent et du passé. Nous constatons que la secrétaire de direction de l'organisation est arrivée ce matin. Nous en sommes heureuses. Tout ce qui peut être sauvé devrait être placé entre nos mains; là est le rôle des protagonistes-gardiennes.
Nous nous dirigeons vers le bureau de Kay Fanm (fondée par Magalie Marcelin). Encore une fois, on nous arrête. Cette fois, c'est un jeune Canadien qui protège le lieu (Étienne Côté-Paluck,le fils de Denyse Côté, fondatrice de l'ORÉGAND), pas complètement détruit, mais quand même inhabitable. Toutes les militantes sont indemnes, sauf la directrice de l'organisation, Magalie Marcelin. Quand le tremblement de terre a frappé, elle sortait d’un bâtiment où venait de se terminer une réunion.
Il nous a demandé nos papiers d’identification et les raisons de notre présence sur les lieux. Il nous laisse entrer à l’intérieur et il nous raconte ce qui est arrivé. Au milieu de l'histoire, il craque : « Magalie était une deuxième mère pour moi. Je suis le fils d'une féministe canadienne et la vérité est qu'elles m'ont élevé! »
Il nous dit qu’il est déjà au courant du Camp de solidarité et qu'il prépare un reportage sur le camp pour MSNBC au Canada. Il veut nous interviewer. Son journalisme, il le fait comme un gardien de la mémoire. Magalie vit en nous ainsi que dans la mémoire de la nouvelle génération de jeunes femmes et hommes qui a été marquée par elle. Je suis encouragée.
Notre troisième visite est celle du bureau du ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes. Seule l’enseigne qui fait face à la rue tient encore debout. La vue est horrible. Pas une seule pierre n’est restée en place pour soutenir les autres. Le silence nous étreint, les décombres nous secouent, nos jambes hésitent, nos instincts sont choqués, bien que si la terre venait à trembler, rien ne pourrait tomber. Deux étages de béton gisent sur le sol. À l'entrée, il n'y a pas de gardien-ne. Myriam Merlet, l’une des féministes décédées, fondatrice d’EnfoFanm, avait amené tellement de force politique à ce ministère! La directrice générale du ministère ainsi que de nombreux membres du personnel sont également morts.
Parmi tous les papiers dispersés entre les morceaux de béton, je prends une feuille. C'est une invitation datée du 10 mai 2007, adressée à la ministre, pour un «forum national sur l'éducation pour tous». La ministre de l’époque était Marie Laurence Lassegue, la ministre de la Culture actuelle qui est parmi les survivant-es. Mes mains tremblent. Il me semble incroyable qu'un tel bout de papier soit soudainement empreint de tant de signification. Je ne sais pas si c'est le premier fragment d'histoire qui est récupéré, mais je le garde avec moi et je le remettrai à une organisation de femmes haïtiennes pour leur musée, ou peut-être rechercherai-je la ministre de la Culture quand le temps sera opportun, pour lui demander l'aide de l'UNESCO et d'UNIFEM pour sauvegarder cette mémoire.
Une tristesse profonde m’investit sur cette longue route vers la sauvegarde et le rétablissement de la mémoire. Je rends un dernier hommage aux disparu-es, de sorte que nous ne les oublions jamais.
Les photos sont extraites de la vidéo de FIRE. Cet article est aussi offert en créole.



