Le récit de la mort de Jean Olivier Neptune par sa mère, Dolores Dominique Neptune, fille du journaliste Jean Dominique, assassiné sous le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide. Ainsi que Georges, Mireille Anglade et Philippe Rouzier, tous habitaient la même cour.
Alors que je me consumais de douleur le 12 janvier 2010, alors que je cherchais partout de l'aide, alors que j'épuisais tous les numéros disponibles sur mon téléphone portable, ce pays vivait des heures impossibles. Mais moi, je ne connaissais que mon propre drame, ma propre douleur, mes propres problèmes.
16 heures 53. Je reviens de mon travail. Ma climatisation à fond, ma radio sur les informations de 16 heures. Je suis dans un embouteillage. Mon mari vient de m'appeler, s'impatientant de ne pas me voir encore : nous avons rendez-vous pour préparer une salade niçoise dont j'ai pris la recette sur internet. Il a tout pris au supermarché. Enfin, ce qu'il a pu trouver. Mon fils, dont c'est le premier jour au travail, l'a également accompagné. Mais il veut que je revienne, et vite!
Je sens la voiture bouger et j'ai l'impression que quelqu'un est en train d'essayer de me kidnapper. Calmement, je verrouille les portes et regarde à coté, derrière, m'attendant à tout moment à voir surgir un kidnappeur. Non, il n'en est rien. À la radio, les nouvelles sont interrompues et j'entends l'annonceur au loin qui prie « Jésus, Jésus ». Je me suis toujours dit que ce monsieur était très pieux. Après chaque émission du vendredi après-midi, il recommande à ses auditeurs d'aller à la messe ou au temple.
Je commence à regarder autour de moi. Bizarre, un mur est tombé. Il y a une colonne de fumée noire qui part de la gauche à quelques centaines de mètres. Que peut-il bien se passer? J'essaie de sortir de mon véhicule. Le monsieur dans la voiture avant moi me regarde et me dit que c'est un tremblement de terre. Ok. Bon, cela n'a pas l'air si grave, non? Non madame, cela semble grave. Brusquement, je commence à voir des gens échevelés, pleins de poussière blanchâtre, une femme avec l'oreille ensanglantée. La station d'essence a explosé. L'école s'est effondrée.
Mon Dieu, ma maison. Ma maison. Mon mari Jean-Claude. Je ne pense pas à mon fils : il est solide! Un mètre 85, 87 kilos, 24 ans. Il est solide. Il est beau. Il est jeune. Il est superbe. Il est indestructible. Monsieur? Je dois m'en aller, ma maison est fragile et mon mari est à la maison. Naturellement, s'il y a un problème, mon fils est là, il peut prendre soin de lui, mais je dois aller trouver mon mari. Madame, toutes les rues sont bloquées. Gravats, voitures, impossible de s'y rendre. À moins d'y aller à pied. Ok. Très bien, je suis disciplinée, je ne vais pas laisser ma voiture dans la rue, je vous promets. Je cherche une cour où la mettre. Le parti politique a une cour énorme. Très bien. Elle y sera très bien.
Calmement, j'enlève mes collants. Pourquoi? Ne me demandez pas la logique. Je serais incapable de vous l'expliquer. J'enfile des ballerines : heureusement que j'ai toujours une paire de chaussures de rechange. Je n'aurais certainement pas pu marcher avec les stilettos que j'aime porter pour aller au travail.
Je marche vers la maison. Combien de mètres? De centaines de mètres? Je ne marche jamais et je ne sais pas le temps que je suis supposée prendre pour arriver. En route, je rencontre quelques amis : certains toujours en voiture, d'autres à pied se dirigeant vers leur maison ou vers celle de proches. À l'approche de la maison, une dame m'aborde paniquée et hurlant qu'il faut sauver madame Georges, il faut sauver monsieur Georges, ils sont tous sous la dalle de béton chez monsieur Philippe. Je suis étrangement calme. La première maison, celle de mon beau-frère et de ma belle-soeur, Georges et Mireille, s'est effondrée. Elle a l'air d'un dessin, d'une caricature. Écrabouillée. L'autre maison, celle de Philippe et Marilisse, je ne la vois pas.
Ah! Soulagement. Mon mari, mon Jean-Claude, est debout près de la maison, près de notre maison. Il va bien. Mon amour, mon amour. Où est Tonton? Où est Jon? Où est mon fils? La maison s'est effondrée. Il est dans sa chambre. Sur son lit. Et mon calvaire personnel commence. 24 heures pour ne pas vivre.
Je commence par l'appeler. Je commence par appeler Dieu pour négocier avec lui. J'appelle les voisins. Quels voisins? Toutes les maisons se sont effondrées et personne ne viendra. J'appelle tous les numéros sur mon portable. J'en trouve certains. Quelques-uns. Tout le monde vit son drame personnel. Je me désespère et crie et hurle et crie encore. J'essaie de négocier avec Dieu. J'essaie de lui demander de me le rendre. Mon bébé. Il n'est plus cet homme solide d'un mètre 85. C'est mon bébé, mon tout petit bébé. Mon amour, ma vie.
Anne-Claude, ma cadette, appelle de France. Aide-moi ma chérie. Je t'en prie, aide-moi. Jean-Olivier est sous la maison, enfoui sous le béton. Trouve de l'aide. Je ne trouve de l'aide nulle part. Je t'en prie, trouve de l'aide.
Malou, Marilisse, la femme de Philippe arrive. Comment cela, Phil? Non! Ce n'est pas possible. Elle court vers la maison. Frédéric arrive, leur fils arrive. Il hurle. Il essaie de soulever leur maison. Ensemble, nous sommes ensemble, mais nous ne pouvons rien. Absolument rien. Nous sommes totalement impuissants. La nature a frappé. Et la maison protectrice s'est transformée en arme meurtrière. En arme de destruction massive.
Je parle à Jaka, mon aînée. Elle attend un bébé. Pour tout de suite. Je ne peux rien lui dire. Je parle à son mari. Il comprend. Il lui parle. Plus de communication. Les portables ne passent plus.
Je serais prête à vendre mon âme au diable pour qu'il me le rende. Mais je ne le connais pas. Je ne sais même pas comment l'appeler. Rendez-moi mon enfant. Trouvez-moi mon enfant. Je vous en prie. 19 heures. J'ai froid. J'ai très froid. Jean-Olivier a froid, je dis. Jean-Olivier a froid. Je vous en prie, aidez-moi à le sortir. Je ne veux pas qu'il ait froid. Il a horreur du froid. Il a horreur de la chaleur aussi. C'est mon bébé. Je vous en prie sauvez-le. Je vous en supplie.
22 heures. Frantz arrive à moto. Ce sont les seuls véhicules qui peuvent passer au travers des voitures abandonnées sur la route. Il est venu pour m'aider à soulever la dalle de béton. Il y va, il revient vers moi et me regarde les larmes aux yeux. Il est
23 heures. Non! Il est bien. Il est bien. Il est solide. Il est jeune. Il a 24 ans.
23 heures 45. Ou est-ce plus tard? Une autre secousse. Peut-être que la dalle a glissé et qu'il peut sortir. Je me précipite vers la maison. Une autre fois. Non. Rien n'a bougé. Tout est à la même place. Et mon bébé est toujours là! Toujours là! Sous cette dalle de malheur. Enfoui. Je ne peux rien faire. Je ne peux rien dire. Je ne peux pas pleurer. Je ne peux pas crier.
La solidarité commence. Katia, notre voisine, arrive. Junior est là, il n'a pas été trouver ses enfants et sa femme. Gael est là. Celui-ci nous apporte de l'eau. Celle-là des couvertures. Et puis qui encore? Jean Manuel. Mamie m'appelle, elle est là, elle comprend, elle sait. Ils arrivent. Il fait noir. Ils ne peuvent rien faire. Il faut attendre le jour. Dans la voiture, les heures s'égrènent. Lentement. Mon ami médecin m'appelle. Il est français. L'ambassade s'est effondrée elle aussi. Je ne peux rien faire, je n'ai pu trouver personne. Je suis désolée.
Des voisins que je n'ai jamais salués, que je n'ai jamais pris la peine de voir ou de connaître, arrivent. Guyzou, l'amie de mes enfants que je n'ai pas vu depuis plus de 10 ans, me serre dans ses bras. Que fais-tu là? Je viens de rentrer, j'emménage à peine, aujourd'hui en fait, et ma maison est fissurée. Mais je suis là, je suis venue t'aider.
5 heures 45 : le jour se lève. Nous sortons. Nous allons sur la grand' route, sur Turgeau. Je suis horrifiée. Égoïstement, je me rends compte que je ne trouverai d'aide nulle part. Les secours étrangers n'arriveront jamais à temps pour sauver mon bébé. Mon petit garçon. Dieu que le malheur rend égoïste. Je ne pense pas aux autres sous les autres maisons. La dévastation générale me montre que je ne trouverai personne pour m'aider. Et que si mon fils est vivant encore, il ne sera pas sauvé.
Un groupe d'inconnus dort dans la rue. Je vous en supplie mon fils, mon bébé, est sous une maison, aidez-moi. Ils arrivent. Ils commencent à creuser. Ils s'arrêtent. Ils n'y croient plus. Ils n'y croient pas. Ils s'en vont.
Gael arrive avec ses bottes, ses piques, des masses. Jean-Claude les guide vers un espace, un endroit où il s'est peut-être réfugié. Un groupe d'hommes. Ils travaillent. Ils creusent. Ils trouvent un chemin. Ils ont un espoir. Ils sortent. Ils passent de l'autre côté. Ils creusent. Ils fouillent. Ils perdent espoir.
Dans l'autre maison, Patou, Malou, Fred ont une autre équipe. Ils fouillent. Ils cherchent. Mais ils ont peu d'espoir. Trois étages de béton sont aplatis, faisant de la maison un ignoble tombeau.
Je m'accroche. Les dames du quartier disent entendre un gémissement. Les sauveteurs improvisés sont encouragés. Ils redoublent d'effort. Ils ne trouvent rien. Ils s'en vont. Je hurle. Je plaide. Je crie. Je demande.
Un autre groupe arrive. Cyril, Bertrand, Peggy, Stanley. Ils y croient. Au bout de deux heures, ils trouvent. Tel un ange, la main gauche apparente, sur le ventre, couché sur son lit. Mon fils est mort!
Des inconnus, des amis, des gens comme moi souvent sinistrés, m'ont aidée. À travers les villes touchées, des femmes et des hommes ont porté secours à des inconnus, à des amis, à des ennemis. Toutes les différences, tous les clivages sont tombés le 12 janvier 2010. La solidarité n'aura pas sauvé mon fils. Mais elle sauvera ce pays. Elle ne l'a pas sauvé, mais elle me permet de savoir. Merci à tous ceux qui ont pris le temps d'aider une mère, un père, des soeurs, toute une famille et toute une nation dans la douleur!



