par Dominique Antonin Mesidor, médecin à Saint Petersburg, Floride
Avant de vous faire un petit résumé de mon passage en Haïti, je voudrais présenter mes sincères condoléances à tous ceux qui ont perdu des parents, des amis, des voisins, des connaissances (oui, nous avons perdu beaucoup). Du courage, une consolation : nos morts veillent sur nous, gardons intact leur souvenir et les joies qu'ils nous ont apportées et surtout la chance de les avoir connus et comment ils ont changé nos vies de leur vivant.
De tout coeur, mille excuses aux confrères et consoeurs dont j'avais tant anticipé la rencontre une fois sur le terrain. La compagnie "inutile" que j'utilise, Verizon, ne marche pas en Haïti (je les ai contactés bien avant mon départ et ils m'avaient assurée que je n'aurais pas de problème avec mes appels), et m'a laissée dans un total silence. Arrivée au camp, deux lignes de téléphone étaient installées mais seulement avec un contact direct à Miami, pas d'appel local possible. J'ai rencontré Elsie Potel (pédiatre), Osni Eugene (médecine de réhabilitation) et Edouard Oville (orthopédiste), volontaires au camp. Ils essayent d'établir un lien entre le campement américain et les hôpitaux locaux.
Comme nous l'avons redouté et pressenti, il y a beaucoup d'aide et d'organisations de tous les pays, mais le grand drame c'est que, comme pour un grand orchestre avec des milliers d'instruments, personne ne sait quelle musique jouer. Chacun dans son coin fait son projet, réalise sa mission et repart. Comme nous l'avons vu sur les chaines de télévision à l'étranger, ils ont fait silence sur l'effort médical haïtien, au lieu de l'intégrer et d'utiliser leur connaissance du terrain pour mieux aider. Et tout cela laisse un goût amer car on sent l'arrogance, le mépris et le manque de savoir-faire des étrangers à notre égard.
Un collègue anesthésiste haïtien originaire de la ville de Petit-Goâve m'a amenée dans sa ville natale et à l'Hôpital de Petit-Goâve. C'est là que j'ai constaté comment l'aide étrangère est répartie. J'ai pu compter au moins une vingtaine d'organisations de toutes sortes, religieuses, civiles, Croix-Rouge internationale (comprenant des Norvégiens, Canadiens, etc.). Ces derniers, venus réhabiliter le bloc opératoire, ont été accueillants et nous ont invités à travailler de concert avec eux. Ils ont compris qu'il fallait assurer une transition et faire le pont entre les Haïtiens et les étrangers. Alors que, dans le même hôpital, une équipe américaine et une cubaine ont failli refaire la Baie des cochons au sujet d'un accidenté : les Américains ont essayé de faire la leçon aux médecins cubains. Vous voyez le tableau.
Retournons au camp des américains à l'aéroport. Loin d'être idéal, ils aident tout de même, entre ne pas les avoir et le peu qu'ils font (nous devons avaler un peu de notre fierté, sans pour autant fermer les yeux). Il y a au moins plus de 200 personnes hospitalisées là-bas. La phase aigüe passée, il y beaucoup de plaies à soigner. Toutes les plaies sont infectées vu les conditions initiales de soin.
Ils ont été aussi dépassés par les événements vu l'ampleur des dégâts. Ils ont eu plus de 700 cas chirurgicaux en moins d'une semaine répartis entre quatre "salles" d'opération de fortune. Le nombre d'amputations a été très élevé, très difficile à accepter et à justifier, mais en voyant le volume de patients et le manque d'équipement nécessaire auxquels ils ont fait face (les fixateurs externes et la radiographie/amplificateur de brillance dont ils ne peuvent se passer) et le manque de suivis post-opératoires, on comprend que le taux d'amputés soit si élevé. N'oublions pas que ces médecins viennent d'hôpitaux modernes et équipés et se retrouvent complètement à nu sans leur routine moderne. Ils n'ont pas comme nous la notion des moyens du bord ou du système D (dépannage-dégager). C'est pour cela qu'au début, ils ont considéré ce poste comme un centre de triage et qu'ils envoyaient les cas "sérieux" à Miami, ce qui a provoqué la colère du gouverneur de Floride et d'un certain secteur floridien : qui va payer pour ces Haïtiens? Et ils ont bloqué toute évacuation de patients sur Miami. Maintenant, ils commencent à se lamenter sur le nombre d'enfants recueillis (apparemment, plus de 2 000 enfants d'âge scolaire), qui entrent ou vont entrer dans le système scolaire de Floride, qu'ils n'ont pas les moyens d'accommoder dans les classes existantes, qu'ils ne peuvent pas construire d'autres écoles etc., etc., etc.
Retournons au camp. Ils ont maintenant avec eux des spécialistes du soin des blessures, des physiothérapeutes (béquilles et chaises roulantes), mais Chapeau à l'association haïtienne des infirmiers aux États-Unis qui envoie régulièrement des volontaires. Ils travaillent (infirmiers - filles et garçons) d'arrache-pied nuit et jour au chevet des blessés. Ma contribution a été très limitée (à une exploration pour un coup de couteau à l'abdomen et une cystostomie pour un monsieur en rétention urinaire chronique). Mais ce dont je suis le plus fière, c'est d'avoir pu traduire pour les gens, aider à établir un peu de contact entre les gens et les soignants, et encourager les malades (ils ont un repas chaud par jour ainsi que le parent qui les accompagne). Bay piti pas chiche.
Un dernier mot sur l'avion de VISION Airlines qui assure le transport des équipes médicales (Medi-Share) en Haïti à partir de Miami. Sous toute réserve, car je ne peux pas vérifier et ne veux pas accuser à tort, il est payé par le Federal Emergency Management Agency (FEMA) à raison de 40 000 à 60 000 dollars par vol aller-retour. Moi qui pensait que des philanthropes et généreux bienfaiteurs commanditaient ces voyages, puisque nous sommes tous volontaires pour la cause, il s'agirait plutôt d'un contrat si lucratif que la compagnie a annulé des vols sur Cuba (qui coûtent en moyenne de 14 à 15 000 dollars) pour fournir des avions sur le trajet vers Haïti.
Le taux d'aide à Haïti va dépasser les milliards de dollars, dont les 2/3 seront payés aux États-Unis en FRAIS : supports logistiques - avions géants de l'armée américaine, troupes et équipements, bateau-hôpital (qui va bientôt repartir, ils n'ont qu'une cinquantaine de blessés à bord et n'en prennent plus). Sur le terrain, on se demandera pendant des siècles où est passé, et pour qui et pour quoi, l'argent qui a été utilisé. Les organisations étrangères ne donneront pas un sou au gouvernement haïtien qui était déjà presque inexistant avant le séisme et qui semble avoir disparu depuis. Est-ce qu'ils ont été traités comme nous les médecins, ignorés par tous? Leur a-t-on permis de diriger le flot d'aides? Ont-il été préjugés incapables et laissés au petit coin? Autrement, comment expliquer leur attitude? Sommes-nous incapables, amorphes et "zombifiés" à ce point? My palace has collapsed. Therefore, my brain too?
En conclusion, pour l'instant, comment aider? Commencez avec un parent, votre famille, les amis. Soyez régulièrement attentif à leurs besoins. Si vous pouvez recueillir à l'étranger un parent, un neveu, une cousine, si vous pouvez envoyer un peu d'argent à quelqu'un, ami ou famille en Haïti, faites-le avec discrétion. Quand le brouhaha international se calmera, ensemble, avec le conseil de nos amis et camarades en Haïti, nous continuerons notre soutien. Nous sommes Haïtiens. Restons solidaires dans l'adversité.



