Lu à Montréal lors de la Journée nationale du mouvement des femmes haïtiennes.
J’ai quitté Nicole à Port-au-Prince, le 4 janvier à 22h30, débordante de vie et d’énergie. On s'était fait une dernière promesse sous une pluie fine avant de se séparer. Elle, celle de venir me voir à Montréal et moi, de lui faire voir ma fille qu’elle considérait comme sa petite fille. On n’arrivait pas à se séparer et tout cela se faisait sous le regard amusé de mon père qui a toujours suivi ces scènes avec humour, et ce, depuis des années, paske pawòl nou pa t janm ka fini. Eh oui, on avait toujours un dernier mot à se dire.
Puis je suis rentrée à Montréal et huit jours après, ce fut le séisme. Quand j’ai su que le ministère des Affaires étrangères s’était effondré, j’ai vite demandé où était Nicole à Sandra, une amie très proche de Nicole elle aussi et qui travaille au ministère. Elle m’a répondu qu’elle était "absente". Je n’ai pas compris sur le coup car, connaissant la grande générosité de Nicole, je pensais qu’elle était quelque part en train d’aider les blessés. "Absente" voulait tout simplement dire pour moi que Garvey, son compagnon, et les amis la cherchaient. Après avoir lu son dernier courriel envoyé la veille du séisme, je me suis renforcée dans mon idée à savoir qu’elle ne pouvait pas mourir, mais le doute était déjà là, insidieux, terrible… N’ayant toujours pas de nouvelles, je me suis dit qu’elle était peut-être blessée… c'était ce que je trouvais de plus acceptable car jamais je n’ai cru un seul instant que ma sœur pourrait se trouver sous les décombres du ministère des Affaires étrangères. Non, je ne voulais accepter aucune autre éventualité.
J’ai vu Nicole pour la première fois au cours des années 1980 lors d’une marche qu’avait organisée la Fédération nationale des étudiants haïtiens, la FENEH. Elle était étudiante à l’École normale supérieure et moi à la Faculté de droit. Je ne me rappelle plus pourquoi on marchait cette journée-là, mais je me rappelle très bien que les slogans qu’on lançait n’étaient pas du tout tendres à l’endroit du gouvernement militaire. Je n’ai jamais oublié l’expression de cette jeune fille qui répétait avec fougue les slogans scandés et qui regardait avec fierté et agacement les soldats des forces armées d’Haïti prêts à intervenir à n’importe quel moment. Que de chemin nous avons parcouru, KòKòl!
Tous ceux qui ont côtoyé Nicole savent qu’elle est une femme courageuse, une battante, une femme de conviction. Elle n’acceptait pas de compromis sur ce qui, pour elle, était essentiel. Elle dénonçait l’injustice de toutes ses forces et ne pouvait l’accepter, qu’elle soit sociale, économique ou politique.
Très tranchante dans ses prises de position, Nicole fait partie de ces personnes qu’il est préférable d'avoir dans son camp. Quand elle m’a annoncé qu’elle allait travailler au ministère des Affaires étrangères en tant que diplomate, je lui ai demandé si elle était sûre de vouloir travailler en tant que diplomate. Elle a éclaté de rire, de ce rire qui la caractérise si bien. Par la suite, je me suis rendue compte que j’avais sous-estimé ses potentialités, car Nicole était capable de défendre un dossier avec la plus grande rigueur autant que de faire preuve d’une diplomatie étonnante.
Professeure de sciences sociales, elle avait enseigné dans plusieurs lycées de la capitale. Elle avait aussi collaboré un certain temps à la Direction de la formation professionnelle du ministère de l’Éducation nationale. Elle était toujours à la recherche de nouvelles méthodes pour faire passer ses messages à ses élèves. Oui, Kòkòl, je me rappelle tes sorties avec tes étudiants. On faisait la file, tu prenais la tête et moi la queue, et on s’en allait au Rex Théâtre voir ces films engagés que tu sélectionnais avec soin dans le but d’aiguiser leur conscience collective, en les amenant à se questionner sur eux-mêmes, sur leur condition et le rôle qu’ils sont appelés à jouer dans leur pays.
Militante convaincue et engagée, Nicole a fait une maîtrise sur la migration internationale en République dominicaine et en Argentine (FLASCO). Depuis lors, elle a toujours travaillé pour changer la condition des migrants, spécialement celle des Haïtiens vivant en République dominicaine. Elle a aussi travaillé avec les déportés pour les aider à se réinsérer dans la société.
Aujourd’hui nous saluons le courage de notre sœur qui nous a quittée trop tôt ou plutôt, non, tu n'es pas partie, les gens de ton envergure ne meurent pas; nous ne te voyons plus, c'est tout. Nous saluons donc la persévérance de la professeure en sciences sociales, la diplomate, la militante et la féministe. Mais, chers amis, ce que j’aimerais surtout souligner par-dessus tout, c’est le côté profondément humain de Nicole. Elle est de ceux et celles qui pensent que le vrai combat de la femme devait se mener d’abord à l’intérieur de nos maisons avec nos filles et également avec les femmes qui travaillent, chez nous, comme ménagères ou cuisinières. Nicole avait de très bonnes relations avec pas mal de marchandes de la Croix des Bossales où elle se rendait régulièrement le samedi ou le dimanche. Elle a toujours surveillé scrupuleusement la façon dont les petites filles de son entourage étaient traitées. Elle ne s'est pas contentée de dénoncer l’injustice que subissaient les femmes les plus démunies, mais imposait le respect de ces dernières en le pratiquant elle-même. Nicole est et demeure un modèle, un exemple pour nous toutes et pour nous tous.
Nicole, ma sœur, mon amie, j’ai beaucoup appris de toi et je te remercie. Ta générosité sans bornes m’a toujours impressionnée. À ce propos, j’ai deux anecdotes à vous raconter.
Elle ne pouvait épargner car elle donnait sans compter à tous ceux qui sollicitaient son aide, si vrai qu’un jour je lui ai demandé de me confier son carnet d’épargne et de me signer un papier à chaque fois qu’elle devait faire un retrait. J’avais convenu avec elle d’un quota qu’elle ne devait pas dépasser. Elle était tellement généreuse que j’avais peur que les gens abusent de sa bonté. Le quota n’a pas pris beaucoup de temps avant d’être dépassé. Finalement, elle avait repris son carnet sous promesse d’en user d’une manière raisonnable. Vous pouvez vous imaginer que cela n’a pas été le cas).
La 2ème anecdote est un secret qu’elle m’avait demandé de ne pas révéler. Tu me pardonneras Nicole.
Quand je l’ai vue la dernière fois, elle m’a raconté qu’elle avait pris son salaire et l’avait distribué à plusieurs pères et mères de famille qui trainaient du côté du ministère afin de développer un petit commerce, en leur faisant croire qu’elle avait emprunté l’argent à une grande coopérative. Ce pieux mensonge était pour les aider à se prendre en main, sachant que l’incitation à l’effort aurait eu moins de chances de porter des fruits si les bénéficiaires avaient été au courant de la provenance réelle de cet argent.
Oui, c’était ça aussi Nicole. Quelqu’un qui savait faire preuve d'imagination dans sa façon de donner. Quelqu'un qui donnait sans compter et en respectant la dignité de celui qui reçoit. Elle donnait et se donnait sans ménager ses forces. On savait tous qu’on pouvait compter sur elle. Que de couloirs d’hôpitaux nous avons arpentés! Tu étais toujours là à mes côtés si vrai que le pédiatre de mes enfants t’avait surnommée "la belle dame qui vous accompagne toujours".
En pensant à Nicole, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces personnes qui dépendaient d’elle économiquement. à tous ces pères et toutes ces mères de famille, ces enfants qu’elle aidait. Elle n’avait pas eu d’enfant, mais elle reportait son besoin de donner de l’amour et de l’affection sur ses nombreux neveux et nièces et sur ces nombreux filleuls. Je sais qu’ils l'ont aimée comme moi je l’ai aimée parce qu’elle nous a prodigué le même amour sans distinction. C’était sa façon d’être juste envers elle-même et envers les autres. En les traitant tous de la même manière, grands ou petits, riches ou pauvres, c’était important pour elle, c’était sa manière de vivre. Cela faisait partie de son être profond. Elle était humaine, sincère et vraie.
KòKòl, nous pensons que le plus grand hommage que nous puissions te rendre aujourd'hui est de ne pas baisser les bras. Tu étais une femme d’action, une femme de conviction qui prenait toujours la défense du plus petit.
« Si le tremblement de terre a tout rasé sur son passage, il nous a aussi donné la possibilité de reconstruire notre pays correctement. En logeant à la même enseigne, lors de son passage les "Monsieur" et les Ti Djo, il nous a prouvé que nous sommes véritablement frères1 ». Vérité que tu as toujours pratiquée tout au long de ton passage sur cette terre.
Aujourd’hui nous sommes à genoux, encore une fois notre misère a été mise à nu à travers le monde, nous avons eu des pertes inestimables, mais pour que la mort de toutes ces personnes que nous chérissons, pour que le combat de Myriam, de Magalie, d’Anne-Marie, de Mireille, de Yolène et de Nicole puisse porter fruit, nous devons nous relever, nous leur devons de rester debout.
Nous devons être les vainqueurs du 12 janvier 2010!
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1-Tiré du texte Le Maître : le tremblement de terre écrit par Michèle Cléophat et Gina R. Anglade.



