Le point de vue d’une femme, par Elsie Hambrook, présidente du Conseil consultatif sur la condition de la femme au Nouveau-Brunswick
Les journalistes sont supposément objectifs. Ils rendent compte des faits rationnellement et répondent aux questions qui, quoi, quand, où et pourquoi en toute impartialité. C’est un but honorable. Or, il n’est pas toujours facile d’être objectif; les décisions et le travail quant au choix des articles à écrire et à publier, des articles à mettre en dernière page, des reporters qui couvriront les événements et de l’approche journalistique individuelle ne doivent aucunement être entachés de parti pris. Certains médias y arrivent chaque fois, d’autres ne font aucun effort dans cette direction.
On accuse souvent les médias d’être libéral ou conservateur, de gauche ou de droite, contre ou pour, et ce n’est pas toujours de la partisanerie de la part du lecteur. Le parti pris est parfois d’une évidence manifeste… c’est le type le moins dangereux. Même un lecteur occasionnel peut reconnaître une information qui fait la une et qui a été traitée sous un certain angle par l’équipe éditoriale. On prend cet article avec un grain de sel. Les gens ne sont pas aveugles.
C’est de la subtilité dont il faut se méfier. En effet, il est possible qu’un article reflète si discrètement un point de vue que seul un lecteur des plus avisés s’en rendra compte. Bien que discret, il a de l’influence. Le biais médiatique existe depuis longtemps dans les reportages sur les femmes exerçant une fonction politique. Dans le passé, il était flagrant et considéré acceptable, c’était une manifestation du « bon sens » sexiste et des attitudes dominantes en journalisme. De nos jours, il est moins évident et souvent non intentionnel.
Des études indiquent que les médias mettent souvent l’accent sur la viabilité et les caractéristiques dites « féminines » des candidates et des politiciennes, qui estiment recevoir une attention différente des médias. Joanna Everitt, professeure de sciences politiques à l’Université du N Nouveau-Brunswick - Saint John et doyenne de la Faculté des arts, a étudié la question en profondeur et donne aux journalistes le bénéfice du doute. Elle nie l’intention des médias de couvrir les femmes en politique sous un angle sexiste, mais elle admet que la partialité existe à un niveau inconscient et qu’il y a lieu de s’en inquiéter.
Les travaux de Mme Everitt expliquent quelques-uns des facteurs à l’origine des reportages biaisés sur les femmes en politique. En premier lieu, les femmes sont victimes de préjugés bien ancrés en ce qui a trait à la conduite appropriée des femmes et des hommes. Ceux-ci nous amènent à interpréter différemment le même comportement observé chez un homme ou une femme en politique. Si une politicienne se comporte singulièrement, il est très facile de se dire qu’il ne faut pas y faire attention puisqu’il s’agit d’une femme. « Nous avons tous des stéréotypes inconscients qui modèlent notre compréhension de la façon dont les hommes et les femmes – et les politiciens – devraient se comporter, explique-t-elle. Malheureusement, les stéréotypes que nous avons souvent concernant les « femmes » ne correspondent pas à ceux des « politiciens ». »
Comment ces préjugés trouvent-ils leur place dans les informations? Ils s’y glissent subrepticement d’une multitude de manières. Comme le souligne Mme Everitt, le journalisme politique est — à l’instar de la politique — un fief masculin. Résultat : les hommes sont la norme en politique et la perspective masculine est celle qui prévaut. Elle soutient que cela est encore plus évident à la lumière des métaphores qui servent à décrire l’actualité politique : les campagnes sont des combats et les débats, des matchs de boxe. Ces métaphores très évocatrices et divertissantes pour certains renforcent l’image de virilité et de combativité des hommes, non celle des femmes.
Je sens déjà votre impatience : « De quoi se plaint-on… de métaphores politiques? ». Pas du tout. Il ne s’agit pas seulement du fait que la couverture politique suppose au départ que le politicien est un homme, mais qu’elle peut faire exclusion pure et simple des femmes. Mme Everitt donne l’exemple de CTV pendant l’élection de l’an 2000. Un journaliste a commenté le débat qui venait de se terminer en le comparant à un match de hockey. Il a parlé de tirs au but, de quitter la glace blessé, de rater l’échappée au but devant un filet désert. Dans son résumé, il a passé sous silence la présence de la chef du NPD, Alexa McDonough. Elle avait bien participé au débat, mais la métaphore du hockey ne convenait pas du tout pour décrire sa performance. À la fin de son intervention très colorée, le journaliste n’avait rien mentionné à son sujet – elle était superflue.
Les femmes doivent-elles être plus agressives? Là n’est pas la réponse. Mme Everitt explique que « si les femmes s’affirment davantage, si elles se joignent à la mêlée et jouent du coude, elles sont boudées par les médias. Les femmes qui adoptent des comportements dits masculins et qui font preuve de combativité estiment souvent que ceux-ci sont amplifiés par les médias. Un comportement combatif mérite notre attention, mais il mérite encore plus d’être signalé de la part d’une femme, car il va à l’encontre de nos attentes de la manière dont elle devrait se comporter ».
À l’orée de la prochaine élection provinciale au Nouveau-Brunswick, que pouvons-nous faire pour rectifier la situation? En tant que consommateurs d’informations, nous devons jouer un rôle actif. Nous devons faire preuve de vigilance et de discernement en lisant la presse et, le cas échéant, dénoncer la partialité. Mais nous devons d’abord et avant tout évaluer nos propres préjugés, fussent-ils inconscients, envers les femmes en politique.
À titre d’exemple, si un reportage met l’accent sur la manière dont une politicienne réussit à équilibrer sa vie publique et sa vie privée et sur les talons hauts qu’elle a dans son sac à main plutôt que sur les défis qu’elle veut relever et ses motifs, il suggère qu’elle éprouve des difficultés et qu’elle est vaniteuse. Si on n’interroge que les politiciennes sur les questions féminines, la majorité des politiciens n’auront pas à y réfléchir et les intérêts de 51% de la population ne seront servis que par une poignée de femmes.
Et remarquez comment on estime que les femmes qui votent pour une femme candidate ont un parti pris et qu’elles sont déloyales si elles ne le font pas, alors que les hommes peuvent voter pour qui ils veulent, sans égard au sexe.
Tous les jeudis, Elsie Hambrook publie une chronique sur les questions féminines dans le Times & Transcript. Celle-ci a été publiée le 27 mai 2010 et est également offerte en format PDF. On peut communiquer avec Mme Hambrook à l’adresse acswcccf@gnb.ca.



