Une étude des impacts des tsunamis sur les femmes produite par OXFAM International nous apprend que plus de femmes que d'hommes sont décédées au cours de ce type de désastre naturel. Cette tendance aurait d'abord pour cause un écart important entre les sexes dans l’apprentissage de la natation et le port de vêtements amples.
Il existe également un écart entre les races dans la survie aux désastres. Par exemple, lors de l'ouragan Katrina, davantage de femmes noires sont décédées que de femmes blanches, entre autres car, pendant plusieurs années au sud des États-Unis, les piscines publiques ont été fermées aux noir-es. Enfin, d'avantage de femmes pauvres périssent dans ce contexte, étant souvent confinées dans des habitations en raison de la division sexuelle du travail, accentuée dans ce cas par la division des classes sociales, qui les met davantage en charge du travail de reproduction sociale de leur foyer ou de celui des autres.
De tels constats permettent de souligner la construction complexe entre les divers systèmes de domination dans l’analyse des désastres naturels. Une déconstruction de l’image stéréotypée, voire de l’icône de la mère noire pauvre entourée de sa marmaille et attendant l’arrivée des secours, s’impose. Tous les foyers gérés par des femmes ne sont pas nécessairement les plus pauvres ni les plus vulnérables; toutes les femmes ne sont pas mères et ne vivent pas avec des hommes.
En ce sens, Kimberlé W. Crenshaw a élaboré en 1989 le concept d’intersectionnalité qui désigne l’appréhension croisée ou imbriquée des rapports de pouvoir. Ce concept analyse la domination comme un phénomène de nature intersectionelle, c’est-à-dire qui recoupe différentes dimensions de la vie d’un sujet (la classe sociale, le sexe, la race, etc.). Ces catégories de domination ne doivent toutefois pas être naturalisées : faire partie d’un groupe opprimé ne confère pas d’office un statut moral supérieur ou une conscience plus affinée. De même, dire que les femmes sont victimes ne signifie donc pas que les femmes sont TOUTES victimes ni quelles ne sont QUE des victimes. Une femme noire marginalisée ne vivra pas la même expérience lors d'un désastre qu'une femme de la classe moyenne blanche, mais leur expérience n'est pas nécessairement la même que celle des autres femmes du même groupe social. Ainsi, le concept d’intersectionnalité permet de penser les rapports de domination comme mouvants et historiques, c'est-à-dire que les identités qui en découlent ne sont pas fixes. Dans le cadre d’analyses ou d’interventions pré et post désastre, il importe donc d’utiliser les différences entre les femmes (race et classe sociale) comme des catalyseurs du changement social et non comme un frein à l'intervention.
De fait, Danielle Kergoat suggère pour sa part d’appréhender le genre, la race et la classe sociale comme des rapports de production consubstantiels, c'est-à-dire des rapports qui s’entrecroisent, chacun imbriquant sa marque sur les autres, se modulant l’un l’autre, se construisant de façon réciproque. Les rapports de production forment un nœud où s’entrecroisent l’exploitation, la domination et l’oppression par l’appropriation du travail d’un groupe social par un autre. Il est important ici de garder à l'esprit que dans un contexte pré et post désastre, cette appropriation se fera de manière différenciée selon les caractéristiques des femmes (par exemple : leur connaissance de la langue anglaise, leur statut social et économique, leur orientation sexuelle, la force de leur réseau social, etc.). En ce sens, l'étude de Nibedita S. Ray Bennett sur Orissa en Inde, nous rappelle également que la prise en compte de la caste dans l'analyse des impacts des désastres sur les rapports sociaux est cruciale. Il est donc important d’appréhender la question des femmes et des désastres naturels tant en termes de pratiques (enjeux matériels) et que de représentations (les conceptions communes des femmes en général ou spécifiquement).
D'ailleurs, Judith Ezelkiel montre dans l'article Katrina à la Nouvelle-Orléans : réflexions sur le genre de la catastrophe que l’imposition d’une grille de lecture unidimensionnelle de l'impact des désastres sur les femmes a toujours de graves répercussions matérielles. Les femmes ne sont pas que pauvres, noires ou femmes. Elles ne sont pas non plus la simple juxtaposition de ces rapports sociaux. Elles devraient plutôt être au centre de l’analyse des désastres naturels comme sujet et non plus seulement des victimes des diverses dominations.
Sources :
CRENSHAW, Kimberlé W. (1991), «Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color», Stanford Law Review, Vol. 43, No. 6., pp. 1241–1299.
DORLIN, Elsa (2010) «Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination», Actuel Marx confrontation, 329 p.
EZEKIEL Judith, (2005) «Katrina à la Nouvelle-Orléans : réflexions sur le genre de la catastrophe», L'Harmattan, L'Homme et la société, num. 158, pp. 189-200.



