par Mélanie Chabot, comité de rédaction de la Revue Développement social
Il y a déjà longtemps que Hull (aujourd’hui Gatineau) vit tournée vers la capitale fédérale, Ottawa. Complaisante ou réticente, elle ne peut s’empêcher d’être fascinée par sa voisine du sud. Mais cette fascination s’exerce-t-elle au détriment de sa propre région?
Dans une entrevue accordée à l’émission de webradio Gatinorama, le professeur en développement régional à l’UQO Serge Gagnon exhortait la Ville (85% de la population de l’Outaouais québécois) à ne plus chercher à faire concurrence à Ottawa, et à se tourner plutôt vers son arrière-pays, à se reprendre en main en étant, simplement, « elle-même ». Mais pour être soi-même, encore faut-il... se connaître!
La coupure qui existe aujourd’hui entre le grand Gatineau et son hinterland est, selon Serge Gagnon, un véritable fossé. Le liant historique avait toujours été le commerce du bois : le pin, puis toutes les essences du bassin de rivières ont convergé vers Hull et Gatineau pendant presque 200 ans. Mais depuis l’explosion de la fonction publique et la crise forestière, la ville a secoué sa dépendance à la forêt, pour finalement lui tourner carrément le dos. La fin du flottage du bois sur les rivières il y a 15 ans a fait disparaître du paysage visuel des urbains la ressource qui était au coeur de l’économie et de la vie... depuis 1806!
Selon l’historienne Manon Leroux, l’afflux considérable de fonctionnaires, depuis 40 ans, sans racines locales ni connaissance de l’histoire, accentue la coupure. « Des gens vivent en ville sans daigner explorer à 20 kilomètres à la ronde, tournés qu’ils sont vers le sud ou leur région d’origine », explique-t-elle. Et c’est justement dans ce contexte d’ignorance urbaine et d’invisibilité rurale qu’est né son projet L’autre Outaouais. À la faveur d’un contrat d’inventaire du patrimoine bâti, Manon Leroux a arpenté toute sa région et découvert des trésors insoupçonnés. Voyant qu’il n’existait aucun outil pour ceux qui voudraient suivre ses traces et découvrir les pays du nord de la grande rivière, elle a formé le projet d’un guide axé sur le patrimoine et l’identité de l’Outaouais. Au cours de ses recherches, elle garde en tête son but : « Écrire un livre qui parle de ceux qui font et ont fait de cette région autre chose qu’une banlieue d’Ottawa ».
Si le projet comporte à l’origine une part de rébellion contre l’attraction de la capitale fédérale, il se veut surtout un hommage à la persévérance et au labeur acharné des Irlandais, Canadiens français et autres peuples venus défricher ces terres (sans oublier les Algonquins, premiers habitants).
Pourquoi est-il important de renouer le lien région-ville en Outaouais? « La région étant presque absente du radar touristique et culturel québécois, méconnue de la province comme de sa propre population, son patrimoine et son histoire courent, dit-elle, le risque de disparaître sans bruit, ou encore d’être piétinés par l’étalement urbain, qui gruge de plus en plus de municipalités rurales en périphérie de Gatineau. » C’est donc en amenant la population à connaître et à aimer ces coins de pays qu’on augmentera les chances de mettre en valeur cette mémoire et d’opérer un développement plus respectueux de l’histoire, et qu’on aidera ces régions à se défaire de la dépendance à l’industrie forestière traditionnelle. En augmentant le tourisme intrarégional, on favorisera le développement de l’offre, mais on tissera aussi un lien émotif entre urbains et ruraux qui pourrait donner des fruits insoupçonnés.
En échange, cette connaissance du territoire et cette extension de l’image mentale, de la ville moderne à une région au passé héroïque oublié, sont sans doute les meilleurs outils pour redonner aux Gatinois une fierté et un sentiment d’appartenance, particulièrement malmenés depuis les terribles transformations qui ont défiguré la ville de Hull dans les années 1970. Selon Serge Gagnon, en n’encourageant pas le renforcement des liens avec l’arrière-pays, on favorise le déséquilibre de Gatineau face à Ottawa, ainsi que le complexe d’infériorité qui en découle. Par ailleurs, ce rééquilibrage n’a pas non plus à être perçu comme un geste « contre » Ottawa, ce que craignent trop souvent les élus...
Le livre de Manon Leroux, qui sera publié par la Société Pièce sur pièce1 en 2011, exige une recherche poussée auprès des sources locales, compte tenu de la pauvreté relative des écrits sur la région. « J’essaie de rencontrer une personne pour chaque municipalité pour prendre le pouls et savoir ce que ce village ou ce canton a de différent de son voisin. » Cette entreprise de collecte de connaissances permet en quelque sorte de refaire le portrait de la région, un portrait effacé dont les traits doivent être retracés à l’encre!
Si apprendre à se connaître est la clé d’un développement harmonieux de l’Outaouais, le faire en voyageant ne peut que plaire à la majorité. L’expérience proposée par le guide L’autre Outaouais promet donc d’être un passage obligé.
1. La Société Pièce sur pièce est un organisme à but non lucratif voué à la diffusion, recherche et publication en histoire et patrimoine de l’Outaouais.
Source : Revue Développement social, vol. 11 – no 2, novembre 2010, pages 26 et 27



